RÊVER L’OBSCUR ; FEMMES, MAGIE ET POLITIQUE

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de STARHAWK

Rêver l’obscur : femmes, magie et politique

Titre original :

 

Dreamind the Dark. Magic, Sex and Politics

 

Réédité aux Editions Cambourakis, collection « Sorcières », 2015

Traduit de l’anglais US par Morbic

Nous pouvons le dire sans préambule, Starhawk est une sorcière. Une vraie. Une sorcière païenne se revendiquant héritière de ces femmes qui, en Europe au cours des XVIe et XVIIe brûlèrent en place de grève, comme on disait à l’époque, pour éréthisme. Tout un courant, fragile et ténu alors, bien que millénaire et d’une grande richesse, disparut presque définitivement de la surface de la Terre.

Les Sorcières disparurent.
Les tenants des religions judéo-chrétiennes dansèrent autour des bûchers.
Une formidable et splendide culture s’évaporait.

Car, ce n’est pas vrai, les sorcières n’étaient pas méchantes, elles n’étaient ni bossues, ni laides, ni vieilles (du moins pas tout au long de leur vie), elles n’avaient pas de nez crochu, elles ne pratiquaient ni le sacrifice humain ni la magie noire. Elles ne travaillaient pas uniquement dans leurs intérêts mais dans l’intérêt des autres, de la communauté, du village, des hommes et des femmes. Leurs avis représentaient la sagesse divine, l’ancestralité d’une tradition empirique d’une nature immanente.

Une certaine écoute de la nature vivante au sein de laquelle l’humain se déployait, vivait, s’ébrouait comme une jeune pousse maladroite.

Femmes, Magie et politique, n’est pas un livre historique qui nous décrit la vie des sorcières avant et pendant le christianisme, il nous fait un constat de la situation économique et politique de l’époque moderne et se sert des concepts et vécus primordiaux pour nous offrir des solutions.

Mais en quoi les traditions païennes et ancestrales, abandonnées quasiment totalement depuis plusieurs siècles, oubliées, dénigrées, diabolisées même, pourraient-elles nous aider à résoudre le dilemme actuel ? En quoi ces traditions élémentaires, simples, totalement dénuées de connaissances technologiques pourraient comprendre notre problématique ?

Les anciens peuples vivaient dans les forêts, nous vivons dans des villes en béton. Ils semaient, récoltaient les fruits de la Terre au rythme des saisons, nous labourons, arrachons des produits de rentabilité immédiate au rythme des bons vouloirs des lobby agro-industriels, ils priaient la Déesse créatrice du monde, nous nous prosternons devant le Grand Dieu de la consommation sacrée.

Quelle leçon pourraient donc bien nous apporter nos si anciens ancêtres alors qu’ils ignorent tellement la moindre miette de ce qui fait notre quotidien ?
Effectivement, ils n’ont rien à nous dire, nous avons juste tellement à regarder.
Regarder réellement le monde dans lequel nous vivons. Observer ce qui nous en éloigne, chercher à comprendre pourquoi nous en sommes arrivés là, et surtout, surtout, découvrir comment revenir à une situation de rééquilibrage et d’harmonisation.

Ayant refait le lien entre les anciens et les temps d’aujourd’hui, Starhawk observe, comprend et propose. Elle observe que depuis 2000 ans, depuis l’établissement du judéo-christianisme, depuis même l’arrivée des concepts de la culture arienne sur les bords de la méditerranée et l’Europe de l’Ouest, un déséquilibre profond a commencé à se creuser entre la Terre et l’humanité. Une humanité toujours plus agressive, plus exigeante, plus radicale et affreusement insensibilisée et suicidaire.

Quelque chose se passa un jour qui brisa un lien.
Cette chose, c’est le patriarcat.
Il détruisit le lien, le lien entre le paysan et la terre. Il créa la hiérarchie, la différence reniée, l’oppression du fort sur le faible, de l’homme sur la femme, du blanc sur le noir (le jaune et le rouge aussi d’ailleurs), de l’humain sur l’animal et la nature en général.

Pourquoi et comment ?
Ce n’est peut-être pas le patriarcat en lui-même qui engendra toutes ces situations dégénérées, c’est surtout sa notion d’un dieu « hors du monde ».

Expliquons-nous.
La Déesse est la créatrice de tout ce qui vit et existe sur la Terre et dans l’univers. Elle engendre, renouvelle, transforme, tue, ressuscite, broie, donne et reprend, bref elle crée le cycle de la vie et participe pleinement à chaque mouvement de cette vie. On la retrouve donc partout. Dans la pierre immobile, le brin d’herbe frissonnant sous la bise, elle est dans la bise même, l’arbre mémoire, le chevreuil furtif et l’humain bravache. Elle est même, j’en suis sûre, dans le câble électrique, dans le processeur de mon ordinateur. Elle est partout et tout est en elle. C’est ce que l’on appelle l’immanence. Nous sommes chacun une parcelle de la Déesse.

Cette particularité immanente de la Déesse fait que, étant tous une parcelle, une représentation très exacte et intègre d’elle-même, nous sommes tous égaux absolus. Toute personne possède de la valeur, toute opinion est écoutée, entendue ; toute existence respectée et sacrée. Il n’y a pas de suprématie, pas d’hégémonie, pas de recherche de conquête, pas de pêché, pas de paradis, pas d’enfer.

A contrario, le système patriarcal se base totalement sur la hiérarchie, car son dieu est unique dans un lieu unique qui ne se situe pas sur la Terre mais au-delà de la Terre, hors de l’existence charnelle. Ce dieu est immatériel, il rejette la chair, la sensualité qui, pour lui, représente la Chute et la Faute. L’incarnation est donc une punition, le but de tout être est de chercher à sortir de cet état de chute en réalisant des performances extraordinaires qui nous permettront au fur et à mesure de terribles sacrifices et d’une énorme soumission à Son autorité de monter les échelons pour atteindre enfin l’état supposément idyllique de non incarnation, d’Illuminé.

C’est cette idée de « montée des marches » qui engendre le concept de la hiérarchie, c’est la bataille provoquée par cette course au « dépassement » qui encourage le conflit entre les individus et/ou les groupes d’individus.

Mais la raison même de l’éloignement, de la désacralisation du phénomène naturel, de l’existence, de la vie en général, c’est justement cette position toute particulière de ce dieu « hors le monde ». Puisque dieu n’est pas de ce monde alors rien ici n’a de valeur. La matière est morte, sans vie sans âme à partir du moment où elle n’est pas humaine. L’incarnation étant la conséquence d’une faute, une punition donc, elle est maudite et indigne d’intérêt. Les religieux se flagellent, maltraitent leurs propres corps, ils maudissent et fuient la sensualité, abhorrent la sexualité et torturent sans vergogne persuadés du bien fondé de leur sadisme.

Plus le temps passe, plus le dieu s’éloigne, plus la vision du monde patriarcal se systématise. Au fur et à mesure que l’homme (car cette fois-ci, il s’agit essentiellement de l’homme) construit des machines, il s’identifie, et le monde avec lui, à ces mécanismes artificiels froids et mornes et conçoit le monde, la planète, la nature, la vie comme une machine bio-mécanique sans esprit ni conscience.

Le monde est un outil à son service.
Seul son profit immédiat compte.
C’est ici que nous en arrivons à tous les excès dont nous sommes témoins actuellement.
Destructions en pagaille de notre environnement – grâce auquel nous vivons, bien que nous ayons un peu tendance à l’oublier – massacres ignobles et innommables de tous les êtres vivants qui sont sensés nous accompagner ici (abattoirs industriels, élevages intensifs honteux, pêches excessives, destructions de forêts millénaires, etc., etc.), exploitation ignoble de la misère et de la faim de nos propres semblables.

Starhawk nous montre combien nous entrâmes dans un processus d’annihilation totale à partir du moment où notre vision se fit myope et qu’il nous fut impossible de percevoir la divinité dans toute chose. Le dieu « transcendant » non incarné engendra mort et souffrance.

Cependant, Starhawk ne se contente pas de faire le constat. Elle cherche des solutions et en propose plusieurs. Elle cherche, elle expérimente.

Au sein de son convent de sorcières, au sein de diverses associations et surtout au cours d’actions militantes anti-nucléaires, anti-militaristes ou encore anti-lobbying aux USA et en Europe. Car elle ne se contente jamais de théoriser, elle ne fait pas ses petites expériences en sécurité dans son petit « laboratoire » expérimental quelque part dans une ville confortable californienne. Elle va au feu, comme on dit. Et c’est justement cette faculté qu’elle a de prendre de véritables risques non seulement moraux mais également physiques (elle a fait plusieurs séjours en prisons) qui intensifie sa pensée en la rendant juste et sincère.

Rêver l’obscur ; Femme, Magie et politique nous raconte une très belle histoire, vraie, intense, nous ouvre aussi à un monde peu connu en France. Un monde spirituel non coupé de l’existence et des questionnements terrestres, un monde habité par une divinité en perpétuel évolution et pourtant d’une intense sagesse ancestrale et primordiale.

À lire absolument.

 

FEMMES, MAGIE ET POLITIQUE de Starhawk

352 pages
Aux Editions Cambourakis, Collection « Sorcières », 2015

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Discussion sur les Sorcières néo-païennes avec Isabelle Stengers.

 
 
 
SOIRÉE FEMMES, MAGIE & POLITIQUE AUTOUR DU LIVRE DE STARHAWK RÊVER L’OBSCUR
19 JUIN 2015 // AU MILLE PLATEAUX
Rencontre en présence de la philosophe Émilie Hache, de l’écrivaine Anne Larue et de l’éditrice Isabelle Cambourakis
 
 
 
Un article sur les Sorcières dans le Télérama.fr

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